Reconnaissance nationale et question foncière : deux débats à ne pas confondre


Il est une chose que le contexte émotionnel rend difficile à exprimer, mais que la responsabilité citoyenne impose de dire avec clarté. La reconnaissance due à nos Lions est entière, légitime et sans limite. Ils ont honoré la nation, vendu la destination Sénégal, fait vibrer un peuple tout entier, apaisé nos tensions, suspendu nos contradictions et porté le pays dans leurs cœurs durant toute la CAN. Cette reconnaissance populaire est immense, sincère, profonde, et rien ne saurait la remettre en cause.
Ils méritent des primes, comme cela se fait partout dans le monde. Ils méritent des distinctions nationales, des médailles de l’Ordre du Mérite, que des rues, des stades, des centres de formation pour jeunes footballeurs portent leurs noms. Ils méritent que des équipes du championnat national soient soutenues en leur nom, que leur héritage serve durablement la jeunesse. Il n’existe aucune reconnaissance limitée lorsqu’il s’agit de ceux qui ont servi la nation avec éclat.
Mais reconnaître le mérite ne doit pas empêcher de réfléchir à la justesse des mécanismes utilisés par l’État.
La question qui se pose ici n’est pas celle des Lions, mais celle des préreogatives foncières des Présidents de la République au Sénégal. Pourquoi un Président aurait-il le pouvoir de disposer du foncier national comme d’un patrimoine personnel, au gré des circonstances, des émotions ou des pressions ? D’où vient ce droit qui permettrait de céder un bien commun, patrimoine de tous les Sénégalais, sans cadre transparent, sans projet structurant clairement identifié ?
Le foncier n’est pas une prime. Il est une ressource stratégique rare. Son usage devrait être strictement encadré, orienté vers des projets publics ou privés structurants, validés par les mécanismes prévus par la loi, notamment la Commission de Contrôle des Opérations Domaniales, puis consacrés par décret présidentiel. Tout le reste relève d’une confusion dangereuse entre reconnaissance symbolique et gestion patrimoniale.
Ce débat n’est ni nouveau, ni partisan. Il traverse les régimes. Dénoncer hier et se taire aujourd’hui poserait un problème de cohérence. La rupture ne consiste pas à retirer ce qui a été donné hier pour donner à nouveau aujourd’hui autrement ; elle consiste à interroger le principe même de ce pouvoir et à y mettre fin s’il est injustifié.
Pendant que l’on distribue du foncier, des millions de compatriotes peinent à accéder à un logement. Qu’est-ce qui empêche de mettre le foncier à la disposition de la SNHLM, de la SICAP, de promoteurs sérieux pour des logements sociaux ? Qu’est-ce qui empêche d’en faire bénéficier nos hôteliers pour renforcer leurs capacités, nos porteurs de projets pour créer de la valeur, nos disciplines sportives oubliées — notamment les arts martiaux — qui ont pourtant offert au Sénégal plus de médailles d’or que le football, sans jamais bénéficier d’un soutien comparable ?
On aurait pu dire à nos Gaïndé : quiconque porte un projet utile à la nation, à l’image de ce que fait Sadio Mané, pourra bénéficier d’un accès encadré au foncier. Cela aurait été juste, durable et cohérent.
Faire la rupture n’est pas facile. Elle suppose de rompre aussi avec des pratiques installées, même lorsqu’elles sont populaires. Sinon, nous risquons de ne faire que du « avant », sans ceux qui étaient « avant ».
Je me sens libre de poser ce débat, parce que j’ai servi ce pays sans me servir, alors même que les circonstances auraient pu me permettre le contraire. Les pressions, les silences imposés et les accusations d’irrévérence ne m’empêcheront jamais de dire ce qui me paraît juste pour le Sénégal.
Reconnaître nos héros, oui.
Confondre reconnaissance et gestion du patrimoine national, non.
Thierno Lo
Président
Alliance Pour la Paix et le Développement (APD)

