Fatoumata Bernadette Sonko : « Le féminicide n’est jamais un acte isolé »

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes célébrée le 8 mars, la journaliste et féministe Fatoumata Bernadette Sonko appelle à une prise de conscience collective face aux violences faites aux femmes au Sénégal. Dans un entretien accordé à Seneweb, l’enseignante-chercheuse revient sur la création de la plateforme Mousso.sn et analyse les mécanismes sociaux qui alimentent les violences conjugales et les féminicides.
« Sortir les réalités des femmes de l’ombre »
Selon Fatoumata Bernadette Sonko, la plateforme Mousso a été créée pour combler un manque d’informations sur la vie quotidienne des femmes dans l’espace médiatique.
« Nous avons remarqué qu’il existe un véritable désert médiatique concernant les problématiques qui touchent les femmes », explique-t-elle.
D’après elle, lorsque les femmes apparaissent dans les médias, c’est souvent dans les rubriques de faits divers ou pour mettre en avant des figures ayant un statut social particulier. Les réalités des femmes ordinaires restent largement invisibilisées.
Une marginalisation liée aux structures sociales
La journaliste estime que cette invisibilité médiatique reflète une organisation sociale plus large. Selon elle, les médias reproduisent souvent les rapports de pouvoir existant dans la société.
« Nous vivons dans une société construite sur des fondements patriarcaux. Les médias reflètent cette configuration sociale », analyse-t-elle.
Ainsi, la place accordée aux femmes dans les médias correspond souvent à la place marginale qu’elles occupent dans certaines sphères de la société.
Les violences conjugales au cœur du projet
La plateforme Mousso a choisi d’aborder en priorité la question des violences conjugales. Une thématique que Fatoumata Bernadette Sonko considère comme une actualité permanente.
Selon les décomptes de la presse, près d’une vingtaine de femmes auraient été tuées par leur mari en 2025. Toutefois, elle estime que ces chiffres ne reflètent probablement pas toute la réalité, de nombreux cas n’étant pas clairement identifiés comme des féminicides.
« Le féminicide est le stade ultime de la violence envers les femmes », souligne-t-elle.
Comprendre les mécanismes pour prévenir les drames
Pour l’enseignante-chercheuse, ces crimes ne surviennent jamais de manière isolée. Ils sont généralement précédés de violences répétées et d’un silence collectif.
« Si l’on parvient à identifier ces signaux et à agir à temps, on peut éviter ces drames », affirme-t-elle.
Elle insiste également sur la nécessité d’analyser les mécanismes sociaux et culturels qui peuvent favoriser ces violences.
Le poids des normes sociales
Selon Fatoumata Bernadette Sonko, certaines normes sociales contribuent à maintenir les violences dans le silence.
Elle évoque notamment la valorisation du « mouñ », c’est-à-dire la capacité à supporter les difficultés dans le mariage, qui peut pousser certaines femmes à rester dans des relations violentes.
À ces facteurs s’ajoutent des contraintes économiques, sociales et familiales, notamment la présence d’enfants ou la peur du divorce.
Des défis médiatiques et sociaux persistants
La journaliste souligne également les difficultés à produire de l’information sur les femmes dans les médias.
Selon elle, les sujets liés aux femmes sont souvent considérés comme moins attractifs que la politique, les luttes de pouvoir ou encore le sport, comme le football ou la lutte traditionnelle.
« Pourtant, parler de la vie des femmes devrait intéresser tout le monde, car elles font pleinement partie de la société », insiste-t-elle.
Une prise de conscience encore limitée
Si la question des violences faites aux femmes est aujourd’hui davantage évoquée dans les médias et par les autorités, Fatoumata Bernadette Sonko estime que la compréhension du phénomène reste encore limitée.
Dans certaines représentations sociales, l’épouse est parfois perçue comme appartenant à son mari, ce qui peut conduire à relativiser ou à justifier certains crimes.
« Un crime reste un crime », rappelle-t-elle.
Faciliter la parole et l’accès à la justice
Pour encourager les victimes à dénoncer les violences, la militante estime qu’il est essentiel d’améliorer l’accueil des victimes dans les institutions.
Elle plaide pour une meilleure formation des agents chargés de recevoir les plaintes et pour la création d’espaces où les femmes peuvent s’exprimer et être accompagnées.
Des lois existantes mais encore mal appliquées
Enfin, Fatoumata Bernadette Sonko rappelle que plusieurs instruments juridiques existent déjà au Sénégal pour protéger les femmes. Toutefois, le principal problème réside souvent dans leur application.
Beaucoup de femmes ignorent leurs droits ou ne savent pas comment accéder au système judiciaire. Certaines femmes divorcées, par exemple, ne savent pas qu’elles peuvent réclamer une pension alimentaire.
Pour la journaliste, l’un des défis majeurs reste donc de faciliter l’accès à la justice et de mieux informer les femmes sur leurs droits, afin de briser durablement le cycle des violences.

