Fatou Warkha Samb : « Chaque féminicide est l’expression d’un système de violences »

Fatou Warkha Samb | AICS - Dakar

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars, la journaliste et militante féministe Fatou Warkha Samb a accordé un entretien à Seneweb. Elle y revient sur les violences faites aux femmes, les résistances rencontrées par les mouvements féministes et les défis à relever pour renforcer la protection des femmes et des filles au Sénégal.

Briser les mécanismes du silence

Dans son roman Assignée au silence, Fatou Warkha Samb analyse les mécanismes sociaux qui limitent la parole des femmes. Selon elle, le silence est bien plus qu’une simple absence de parole : il constitue un outil social de contrôle profondément enraciné.

« Les filles apprennent très tôt que parler peut déranger, mettre en danger ou briser l’ordre familial », explique-t-elle.

Face aux violences, ce silence est souvent présenté comme une forme de protection ou de respectabilité. Pourtant, il contribue, selon elle, à maintenir les victimes dans l’isolement. Les militantes féministes, affirme-t-elle, sont régulièrement confrontées à des campagnes de harcèlement ou à des pressions sociales et religieuses visant à les discréditer.

Les tensions autour des mouvements conservateurs

La militante évoque également la montée de mouvements féminins conservateurs, notamment autour de l’organisation And Samm Jikko Yi.

Pour Fatou Warkha Samb, le patriarcat ne se limite pas à un système porté par les hommes. « C’est un système social qui peut aussi être reproduit par des femmes », souligne-t-elle.

Elle considère que ces oppositions reflètent les tensions normales qui traversent toute société confrontée à des luttes pour les droits. Mais elle insiste sur la nécessité de défendre les droits fondamentaux lorsque certains discours cherchent à limiter l’autonomie ou la dignité des femmes.

« Les féministes sont ancrées dans la réalité »

Face aux critiques accusant les féministes d’être déconnectées des réalités culturelles, la journaliste défend le travail de terrain mené par les militantes.

« Nous travaillons dans les quartiers, nous accompagnons des survivantes de violences et nous documentons des injustices », affirme-t-elle. Selon elle, si leur discours dérange, c’est souvent parce qu’il met en lumière des réalités que beaucoup préfèrent taire.

Féminicides : une violence systémique

La militante s’inquiète également de la recrudescence des féminicides et des violences extrêmes contre les femmes.

« Chaque féminicide n’est pas un simple fait divers. C’est l’expression la plus extrême d’un système de violences qui commence bien avant », explique-t-elle.

Selon elle, malgré l’existence de dispositifs juridiques, les réponses pénales restent souvent insuffisantes. Les victimes et leurs familles se heurtent encore à de nombreux obstacles, notamment les difficultés à porter plainte, la lenteur des procédures ou le manque d’accompagnement.

Le débat sensible sur l’avortement en cas de viol

Fatou Warkha Samb aborde également la question sensible de l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste. Elle rappelle que le Sénégal a ratifié le Protocole de Maputo, qui prévoit l’accès à l’avortement dans ces situations.

Selon elle, certaines survivantes subissent aujourd’hui une « double violence » : celle de l’agression, puis celle d’un système qui peut les contraindre à poursuivre une grossesse issue d’un viol.

Le poids du sexisme ordinaire

Au-delà des violences extrêmes, la militante souligne l’importance de combattre le sexisme ordinaire, présent dans les commentaires, les blagues ou certaines représentations sociales.

« Ce sexisme paraît banal, mais il façonne les mentalités dès l’enfance et finit par normaliser les inégalités », analyse-t-elle.

Parité politique : des progrès encore limités

Si la loi sur la parité a permis des avancées dans la représentation politique des femmes, Fatou Warkha Samb estime que les progrès restent limités.

« La présence numérique des femmes ne garantit pas automatiquement un pouvoir réel d’influence », explique-t-elle, soulignant que les institutions restent souvent marquées par des logiques patriarcales.

Un plaidoyer pour faire évoluer les politiques publiques

Enfin, la journaliste reconnaît que le militantisme féministe peut parfois créer des tensions avec les autorités. Mais pour elle, le plaidoyer citoyen ne consiste pas uniquement à s’opposer.

« Il s’agit aussi de créer un rapport de force démocratique pour faire évoluer les politiques publiques », conclut-elle, convaincue que chaque mobilisation contribue à faire avancer les droits des femmes et des filles.

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