UCAD : Le pouvoir face à son miroir — L’heure de vérité a sonné

Ce qui s’est passé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar est inacceptable.
Aucune communication officielle, aussi bien structurée soit-elle, ne saurait convaincre que cela était inévitable. Cela n’aurait jamais dû arriver.

Dans notre histoire politique récente, le mouvement étudiant a toujours été un baromètre. À chaque alternance, les étudiants ont été du côté des forces du changement lorsque le pouvoir en place donnait le sentiment de s’éloigner des réalités sociales ou de s’enfermer dans l’arrogance. Les régimes passent, mais cette constante demeure.

Les autorités actuelles ont bénéficié, hier, de l’adhésion et de l’énergie contestataire de la jeunesse estudiantine pour combattre le régime précédent. Aujourd’hui, cette même jeunesse exprime colère et frustration. Ce retournement devrait interroger, non provoquer une posture de défi.

Hier, certains appelaient les Forces de défense et de sécurité à refuser d’exécuter des ordres qu’ils jugeaient contraires à la conscience nationale. Aujourd’hui, que dites-vous face à cette brutalité policière que l’université n’avait jamais connue à ce degré ? On se croirait dans un autre pays.

Gouverner ne consiste pas à démontrer sa fermeté face à sa propre jeunesse. Gouverner, c’est prévenir. C’est dialoguer avant l’irréparable. C’est agir en sapeur-pompier avant que le feu ne consume la maison commune.

Or, la tension a été laissée à elle-même. Aucune autorité n’a su désamorcer. Et le pays s’est réveillé avec des morts et des blessés. Dans un État responsable, cela appelle au minimum des explications claires, cohérentes et assumées. Les contradictions relevées dans les communications officielles traduisent un amateurisme préoccupant face à une crise majeure.

Les étudiants réclament leurs bourses. Ils ne demandent pas un privilège ; ils exigent un droit. Pendant que des milliards sont mobilisés ailleurs, pendant que certaines images festives heurtent une jeunesse en difficulté, le décalage devient explosif.

Ajouter le jeune Abdoulaye Ba à la longue liste des martyrs de notre histoire universitaire est une blessure supplémentaire. L’État doit indemniser les victimes, accompagner les blessés, libérer ceux qui ont été détenus pour des faits liés à l’expression de leurs revendications et ouvrir une enquête indépendante pour établir les responsabilités.

Le pouvoir semble parfois oublier une réalité essentielle : la majorité des Sénégalais ne sont ni militants professionnels ni membres d’un appareil partisan. Ils observent. Ils jugent. Ils votent. L’arrogance perçue, les menaces voilées, le mépris ressenti et la morosité économique créent un climat dangereux.

L’université n’est peut-être qu’un début. Lorsque la frustration sociale rencontre le sentiment d’injustice, les conditions objectives d’une crise profonde sont réunies. Ne pas le comprendre, c’est manquer de lucidité politique.

Le Sénégal a choisi un nouveau cap avec l’élection du Président Bassirou Diomaye Faye. Il est aujourd’hui l’unique responsable devant la Nation. Il doit parler au pays. Il doit rassurer. Il doit écouter. Il doit rappeler que l’État n’est ni un parti, ni un clan, ni une revanche.

Monsieur le Président, votre serment ne se partage avec personne. Il vous lie, vous seul, devant la Nation. Sécuriser les biens et les personnes. Garantir un mieux-être aux citoyens. Voilà votre obligation.

Rappelez-vous que votre contrat est à durée déterminée et qu’il prend fin en 2029. Vous n’êtes pas propriétaire du pouvoir ; vous en êtes le dépositaire temporaire. Le Sénégal n’est la société anonyme de personne. Ses actionnaires sont près de vingt millions de citoyens.

Nous sommes gênés de vous parler ainsi, parce que nous respectons les institutions. Mais respecter les institutions, ce n’est pas se taire quand le navire prend l’eau. C’est alerter avant qu’il ne coule.

Adressez-vous à votre peuple. Réarmez-le moralement. Réconciliez-le avec lui-même. Inspirez-vous de John F. Kennedy qui, par la force d’un rêve collectif, a mobilisé une nation entière pour conquérir la lune. Oui, c’est possible. L’histoire a montré qu’un rêve assumé peut transformer un pays et ouvrir la voie à des avancées que l’on croyait impossibles.

Il est encore temps de corriger.
Il est encore temps d’apaiser.
Il est encore temps de gouverner avec magnanimité et sens du réel.

Le temps presse.

Thierno Lo
Président de l’Alliance pour la Paix et le Développement