La crise des hommes ne doit pas devenir le prétexte d’une réforme de la République

La crise des hommes ne doit pas devenir le prétexte d’une réforme de la République

À la lecture de certaines contributions récentes, je ressens le besoin d’apporter une clarification.

Depuis quelque temps, un glissement s’opère dans le débat public. Des voix qui, entre 2021 et 2024, dénonçaient avec force les attaques contre l’État de droit, les remises en cause de l’autorité de l’État et les menaces qui pesaient sur nos institutions, semblent aujourd’hui découvrir dans notre architecture constitutionnelle l’origine de la crise que traverse le pays.

Cette évolution interroge.

Comment ceux qui alertaient hier contre les risques de déstabilisation de la République peuvent-ils aujourd’hui orienter le débat vers des réformes institutionnelles que rien, dans les faits, ne semble justifier ? Comment expliquer que la responsabilité des acteurs soit progressivement effacée au profit d’une mise en accusation des institutions elles-mêmes ?

Il est pourtant essentiel de ne pas se tromper de diagnostic.

Ce qui ralentit aujourd’hui l’action publique, entretient les tensions politiques et fragilise la cohésion nationale ne découle ni de la Constitution ni de la nature de notre régime politique. Les textes qui organisent notre vie institutionnelle sont les mêmes que ceux qui ont permis au Sénégal de traverser des alternances, des crises et des périodes de fortes tensions sans remettre en cause les fondements de l’État.

La difficulté actuelle est ailleurs.

Elle réside dans les comportements des hommes chargés d’animer les institutions. Elle réside dans les rivalités de leadership, les calculs politiques, les stratégies de positionnement et parfois dans la tentation de faire prévaloir des intérêts personnels ou de groupe sur l’intérêt général.

Lorsqu’un système fonctionne mal, la facilité consiste souvent à accuser les règles plutôt que ceux qui sont chargés de les appliquer. Pourtant, aucune Constitution, aussi parfaite soit-elle, ne peut remplacer le sens de l’État, la discipline républicaine, le respect des institutions ou la volonté sincère de servir la Nation.

C’est pourquoi je demeure réservé face à cette volonté grandissante de faire de la réforme constitutionnelle la réponse à une crise qui relève d’abord de la gouvernance politique. Une République ne se réforme pas pour résoudre des difficultés conjoncturelles ou pour adapter les règles du jeu aux intérêts du moment. Les institutions sont conçues pour durer et pour protéger la stabilité de l’État précisément lorsque les passions politiques deviennent fortes.

Ce qui me préoccupe davantage encore, c’est l’impression que certains cherchent aujourd’hui à faire dire aux institutions ce qu’elles n’ont jamais dit et à leur faire porter des responsabilités qui ne sont pas les leurs. À force de vouloir expliquer les difficultés actuelles par les textes, on finit par exonérer les acteurs de leurs propres responsabilités.

La constance intellectuelle impose pourtant une autre exigence. Ceux qui ont défendu hier la République face aux menaces qui pesaient sur elle devraient être les premiers à rappeler que les institutions ne sont pas responsables des ambitions concurrentes, des querelles de leadership ou des conflits d’intérêts qui traversent les organisations politiques.

Il ne s’agit pas de refuser tout débat sur l’amélioration de nos institutions. Aucune démocratie n’est figée. Mais une réforme institutionnelle n’a de sens que lorsqu’elle répond à un besoin profond et durable de la Nation. Elle ne peut être dictée par des circonstances passagères ni par la nécessité de résoudre les difficultés d’une majorité politique confrontée à ses propres contradictions.

Le Sénégal a aujourd’hui besoin de stabilité, de cohérence et de responsabilité. Il a besoin de dirigeants capables de faire fonctionner les institutions existantes avant de prétendre les transformer. Car la véritable urgence n’est pas de réformer la République ; elle est de retrouver l’esprit républicain.

Au fond, notre problème n’est pas celui des textes. Notre problème est celui des hommes. Et tant que nous n’aurons pas le courage de reconnaître cette évidence, nous risquerons de chercher dans les institutions les causes d’une crise dont l’origine se trouve ailleurs.

Thierno Lo
Président de l’Alliance pour la Paix et le Développement (APD)

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