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Macky Sall, l’ONU et le Sénégal : jusqu’où doit aller l’ambition d’un homme d’État ? -

Macky Sall, l’ONU et le Sénégal : jusqu’où doit aller l’ambition d’un homme d’État ?

Macky Sall, l’ONU et le Sénégal : jusqu’où doit aller l’ambition d’un homme d’État ?

Par Thierno Lo

Il est des candidatures qui dépassent la personne qui les porte. Celle de Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies est de celles-là. Elle mérite d’être regardée non seulement à travers les passions politiques sénégalaises, mais à travers les rapports de force internationaux, les intérêts des États et la place que l’Afrique entend occuper dans le monde.

Macky Sall a dirigé le Sénégal pendant douze ans, présidé l’Union africaine et participé à plusieurs séquences diplomatiques majeures. Sa candidature s’inscrit donc dans une expérience qui dépasse largement le cadre national.

Mais une élection internationale de cette nature n’est jamais une simple compétition entre des CV et des programmes.

Il faut même aller plus loin. L’élection du Secrétaire général des Nations Unies est probablement l’un des processus de sélection les plus politiques du système multilatéral. Derrière le principe d’universalité de l’Organisation demeure une réalité institutionnelle incontournable : aucun candidat ne peut accéder à cette fonction contre la volonté d’un membre permanent du Conseil de sécurité.

La qualité d’une candidature est donc nécessaire, mais jamais suffisante. Il faut construire une acceptabilité politique assez large pour qu’aucune grande puissance ne considère le candidat comme contraire à ses intérêts essentiels.

Cela ne diminue en rien la valeur des candidats. Cela rappelle simplement que, dans les relations internationales, la compétence ouvre les portes, mais que les rapports de force déterminent souvent celles qui restent ouvertes jusqu’au bout.

Un capital diplomatique qui mérite d’être reconnu

C’est précisément là que l’expérience de Macky Sall mérite d’être examinée sérieusement.

Son principal atout est peut-être de ne pouvoir être facilement enfermé dans un seul camp géopolitique. Dans un monde marqué par le retour de la confrontation entre grandes puissances, la fragmentation du multilatéralisme et l’affirmation du Sud global, cette capacité de dialogue constitue un capital diplomatique.

Le futur Secrétaire général ne devra pas seulement administrer l’Organisation. Il devra pouvoir parler à des acteurs qui ne se parlent plus, maintenir des passerelles lorsque les relations se détériorent et préserver des espaces de compromis lorsque les positions paraissent irréconciliables.

L’expérience africaine peut, à cet égard, être un avantage. L’Afrique entretient simultanément des relations stratégiques avec l’Europe, les États-Unis, la Chine, la Russie, les pays du Golfe et les puissances émergentes. Lorsqu’elle sait parler d’une voix cohérente, elle peut occuper une position singulière dans un monde redevenu multipolaire.

Macky Sall a notamment porté cette logique de dialogue lorsqu’il présidait l’Union africaine et dans sa médiation entre la Russie et l’Ukraine. Son parcours lui donne donc une légitimité pour prétendre à cette responsabilité.

Les grandes puissances défendent leurs intérêts. Pourquoi l’Afrique ne défendrait-elle pas les siens ?

Les grandes puissances ne sont évidemment pas dans cette compétition par philanthropie. Elles défendent leurs intérêts. C’est la règle des relations internationales.

Il ne s’agit pas pour autant de demander aux États africains de renoncer à leur souveraineté diplomatique ni de soutenir automatiquement tout candidat africain. Une solidarité continentale qui ignorerait la compétence, les circonstances ou les intérêts nationaux ne serait pas davantage souhaitable.

La véritable question est ailleurs : l’Afrique est-elle capable de définir suffisamment tôt ses priorités stratégiques, de sélectionner ses candidatures, d’organiser ses soutiens et de négocier collectivement avec les autres ensembles géopolitiques ?

Avec cinquante-quatre États aux Nations Unies, plus d’un milliard d’habitants et une importance géopolitique croissante, l’Afrique ne peut durablement rester un géant démographique et un acteur insuffisamment influent dans certaines négociations internationales.

L’enjeu dépasse donc Macky Sall. Il concerne la capacité future du continent à préparer, porter et défendre méthodiquement ses candidatures aux grandes responsabilités internationales.

Une candidature qui révèle aussi nos propres divisions

C’est ici que le comportement de certains États africains doit nous interpeller.

Nous réclamons davantage de représentation africaine dans les grandes institutions internationales. Nous revendiquons légitimement une présence permanente au Conseil de sécurité. Mais la puissance diplomatique ne se proclame pas : elle se construit.

Les choix de chaque État peuvent naturellement répondre à ses intérêts propres. Mais lorsqu’un Africain se présente à une responsabilité mondiale, nous devons aussi nous demander si nos rivalités nationales ou régionales ne prennent pas trop souvent le pas sur une vision continentale.

L’Afrique ne peut demander au monde de la considérer comme une puissance tout en donnant elle-même le spectacle de ses divisions.

Il faut toutefois éviter les procès d’intention. Les relations entre Macky Sall, le Maroc, l’Algérie, la France ou d’autres partenaires doivent être analysées avec lucidité, mais sans transformer des hypothèses géopolitiques en certitudes. La diplomatie est faite de perceptions, d’intérêts, de signaux et de rapports de force.

La France elle-même défend ses intérêts. Le président Emmanuel Macron a reçu Macky Sall dans le cadre de sa candidature. Mais cela ne signifie pas qu’il faille attribuer mécaniquement à Paris une position définitive ou à d’autres capitales une stratégie hostile sans éléments suffisamment établis.

La bonne lecture est plus simple : dans cette compétition, chacun joue sa partie. L’Afrique doit apprendre à jouer la sienne.

Le Sénégal doit savoir reconnaître ce qui dépasse les partis

Le soutien finalement apporté par le Sénégal à la candidature de Macky Sall constitue, à mes yeux, une décision républicaine que je salue.

Cette décision devrait même faire jurisprudence dans notre culture politique.

Une alternance démocratique ne devrait jamais signifier l’effacement international de ceux qui ont servi l’État. Lorsqu’un compatriote possède la crédibilité nécessaire pour prétendre à une responsabilité internationale majeure, le drapeau qu’il porte doit pouvoir dépasser les appartenances partisanes.

Les grandes nations savent s’opposer durement à l’intérieur tout en défendant ensemble leurs intérêts stratégiques à l’extérieur.

Les gouvernements passent, les majorités changent, mais l’État demeure et l’intérêt national doit survivre aux alternances.

Le véritable « coup d’après » pourrait être le Sénégal

L’article qui inspire cette réflexion évoque déjà un « coup d’après ».

Je voudrais proposer une autre lecture.

Et si le véritable coup d’après n’était pas un autre poste international, mais le Sénégal ?

Mais cette hypothèse n’aurait de sens qu’à une condition fondamentale : qu’elle ne soit ni une revanche ni une restauration.

Le retour d’un ancien chef d’État ne pourrait se justifier que s’il correspondait à une nouvelle offre historique. Revenir pour reproduire les mêmes équilibres et les mêmes méthodes aurait peu d’intérêt. Revenir pour tirer les leçons de l’exercice du pouvoir, reconnaître ce qui doit être corrigé, préserver ce qui a fonctionné et construire une coalition beaucoup plus large pourrait, en revanche, ouvrir une perspective nouvelle.

L’expérience n’a de valeur politique que lorsqu’elle devient capacité de transformation.

Ne pas détruire ce que la Nation a construit

Le Sénégal traverse une période qui exige de la hauteur, de la compétence et une capacité à rassembler.

Je ne dis pas que tout était parfait avant 2024. Je ne dis pas non plus que tout ce qui a été réalisé auparavant doit être sanctuarisé. Une démocratie mature doit savoir reconnaître les erreurs comme les réussites.

Mais il existe une différence fondamentale entre corriger un héritage et détruire un héritage.

C’est même l’un des principes de la construction d’un État moderne : chaque génération doit améliorer l’œuvre de la précédente plutôt que recommencer le pays à zéro.

Les infrastructures, les institutions, la diplomatie, l’administration et les politiques publiques appartiennent à la Nation avant d’appartenir aux gouvernements qui les ont conçues.

La continuité de l’État ne signifie pas l’immobilisme. Elle signifie que l’alternance doit permettre de corriger, d’approfondir et d’innover sans transformer chaque changement de majorité en rupture systématique.

Les pays qui réussissent savent accumuler. Le Sénégal doit préserver cette capacité d’accumulation nationale.

Macky Sall doit-il revenir ?

Ma réponse est claire : si l’aventure onusienne s’achève sans le succès que nous lui souhaitons, je pense que Macky Sall doit regarder de nouveau vers le Sénégal.

Mais regarder vers le Sénégal ne signifie pas nécessairement annoncer immédiatement une candidature présidentielle.

Il faudrait d’abord écouter, analyser et reconstruire.

Une nouvelle étape devrait commencer par un travail intellectuel et politique profond : dresser le bilan des transformations économiques et sociales du pays, comprendre les frustrations qui ont conduit à l’alternance de 2024, reconnaître les erreurs commises, identifier les acquis à préserver et surtout élaborer une vision du Sénégal pour les quinze ou vingt prochaines années.

La question essentielle ne serait donc pas : « Macky Sall peut-il revenir ? »

Elle serait : « Pour quoi faire ? »

C’est à cette question qu’il faudrait répondre avant toutes les autres.

Il faut offrir au Sénégal un projet, pas seulement une opposition

Le débat politique ne peut plus être réduit à des personnes.

Le Sénégal a besoin d’une alternative crédible, mais une alternative n’est pas simplement une coalition destinée à empêcher quelqu’un de gagner. Elle doit dire comment redresser l’économie, créer des emplois, industrialiser le pays, transformer nos ressources, restaurer la confiance des investisseurs, réformer l’État et donner une perspective à notre jeunesse.

Ce projet doit partir d’une réalité nouvelle : le Sénégal de demain ne sera pas celui d’hier.

L’entrée dans l’ère pétrolière et gazière, la croissance démographique, l’urbanisation, la révolution numérique, l’intelligence artificielle, les bouleversements géopolitiques et la compétition autour des ressources naturelles imposent de repenser notre modèle.

L’enjeu n’est plus seulement de construire des infrastructures. Il faut transformer davantage au Sénégal, produire davantage au Sénégal, exporter davantage depuis le Sénégal et créer des emplois qualifiés.

Le prochain grand projet national devrait être celui de la transformation productive : agriculture modernisée, industrialisation, énergie compétitive, économie numérique, formation scientifique et technique, souveraineté alimentaire, valorisation locale de nos ressources et émergence d’entreprises sénégalaises capables de devenir des champions régionaux.

C’est sur ce terrain que devrait se situer la prochaine confrontation démocratique : celui des visions, des programmes et des résultats.

Le retour ne doit pas être celui d’un homme, mais celui d’une génération d’expérience

Il existe dans ce pays une majorité silencieuse qui observe, travaille et attend autre chose que les affrontements de personnes.

Mais cette génération d’expérience ne devrait pas se refermer sur elle-même. Elle devrait organiser la transmission.

L’un des grands défis de la politique sénégalaise est de réussir la rencontre entre ceux qui connaissent l’État et ceux qui portent les compétences, les technologies et les aspirations d’une génération nouvelle.

Une nouvelle majorité ne serait crédible que si elle réussissait cette synthèse : l’expérience sans l’immobilisme, la jeunesse sans l’improvisation, l’autorité de l’État sans l’autoritarisme, la liberté sans le désordre, la croissance sans l’exclusion et la souveraineté sans l’isolement.

C’est cette synthèse qui pourrait donner un sens historique à une nouvelle étape.

Il ne s’agit pas du destin d’un homme, mais de celui du Sénégal

Il faudrait enfin éviter une erreur : transformer cette réflexion en simple débat sur le destin personnel de Macky Sall.

La véritable question est celle du Sénégal.

Un homme d’État n’est utile que lorsqu’il met son expérience au service d’une ambition qui le dépasse. Si Macky Sall devait un jour reprendre une responsabilité politique nationale, sa légitimité ne pourrait donc reposer uniquement sur son bilan passé ou sur les difficultés de ses successeurs.

Elle devrait reposer sur sa capacité à proposer quelque chose de nouveau :

un nouveau contrat économique,
un nouveau contrat institutionnel,
un nouveau contrat démocratique,
et peut-être surtout un nouveau contrat générationnel.

Il ne s’agirait plus de demander aux Sénégalais de choisir entre le passé et le présent. Il faudrait leur proposer un avenir.

Choisir le bon combat

La question posée au début de cette réflexion trouve alors sa réponse.

Jusqu’où doit aller l’ambition d’un homme d’État ?

Aussi loin que l’intérêt de son pays peut la justifier.

L’ambition internationale est noble lorsqu’elle permet de servir une cause plus grande que soi. L’ambition nationale l’est tout autant lorsqu’elle consiste à rassembler une société, transmettre une expérience, corriger ses propres erreurs et préparer une génération nouvelle à prendre la relève.

Il existe un temps pour conquérir le pouvoir, un temps pour l’exercer, un temps pour représenter son pays dans le monde et, parfois, un temps pour revenir transmettre ce que l’expérience a enseigné.

C’est peut-être cette dernière dimension qui donnerait le plus de profondeur à la suite du parcours de Macky Sall.

Macky Sall a aujourd’hui une carte historique entre les mains. Que l’ONU lui ouvre ses portes ou non, son parcours lui impose de regarder plus haut.

Et peut-être, paradoxalement, de regarder plus près.

Vers le Sénégal.

Car parfois, le destin international d’un homme d’État trouve sa plus grande justification dans le service de son propre peuple.

Thierno Lo
Un Républicain Libre

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