Bernard-Henri Lévy : influence intellectuelle, guerres narratives et silence de nos élites

Si je prends aujourd’hui la plume, c’est d’abord à cause d’un homme : Bernard-Henri Lévy. Non pas pour débattre de sa religion ou de ses origines — ce débat ne m’intéresse pas — mais pour interroger le rôle qu’un intellectuel peut jouer dans les orientations géopolitiques majeures de notre époque.
Depuis plusieurs décennies, Bernard-Henri Lévy s’est imposé comme un intellectuel militant présent dans de nombreux théâtres de crises internationales. De la Bosnie à la Libye, en passant par l’Irak ou les tensions autour de l’Iran, il s’est positionné publiquement en faveur de certaines interventions occidentales, utilisant sa notoriété médiatique, ses tribunes et ses réseaux d’influence pour défendre des orientations stratégiques précises. Cette capacité d’accès permanent aux grands médias internationaux, aux forums politiques et aux centres de décision lui confère une influence exceptionnelle que peu d’intellectuels dans le monde possèdent.
Ses partisans le présentent comme un défenseur des droits humains et des peuples opprimés ; ses détracteurs, eux, estiment qu’il participe à la construction de récits idéologiques qui justifient certaines interventions internationales et contribuent à marginaliser les voix contraires. Qu’on partage ou non ses positions, une réalité demeure : il occupe un espace intellectuel mondial que beaucoup d’autres, notamment dans les pays du Sud, ont déserté.
C’est précisément ce silence qui doit nous interpeller. Pendant que certains intellectuels influencent les grandes narrations stratégiques mondiales, les élites intellectuelles africaines et de nombreux pays musulmans restent insuffisamment présentes dans la bataille internationale des idées, laissant souvent d’autres définir à leur place les cadres d’analyse, les priorités géopolitiques et les perceptions médiatiques des conflits.
Je ne me contente pas de dénoncer cette situation ; j’ai tenté d’agir. Lorsque j’étais aux responsabilités, j’avais proposé à feu Babacar Touré et feu Sidy Lamine Niass de porter avec moi, auprès du Président Abdoulaye Wade, la création d’un grand groupe de presse africain destiné à porter la voix du continent et à défendre ses intérêts stratégiques dans l’espace informationnel mondial. Feu Babacar Touré avait même proposé son domaine de la Somone pour soutenir cette initiative, tandis que Tidiane Kassé, qui avait accompagné Sidy Lamine Niass lors de notre rencontre dans mon bureau de ministre, peut témoigner de cette démarche. Les initiateurs ne sont plus là aujourd’hui, mais la nécessité stratégique qui justifiait ce projet demeure entière.
Je suis conscient d’être un nain face à l’ampleur des enjeux que je soulève. Mais l’histoire nous enseigne que les grandes dynamiques commencent souvent par l’audace de quelques-uns. Avant de dire « Yes we can », il faut d’abord espérer, puis oser.
Le moment est venu pour nos intellectuels, nos universitaires, nos médias et nos décideurs de reprendre toute leur place dans la bataille mondiale des idées, non pour combattre des hommes, mais pour défendre nos propres visions du monde, nos intérêts et notre souveraineté narrative.
Thierno Lo
Un Républicain libre

