Sénégal à deux vitesses : quand le sacrifice ne circule que dans un sens

Ces derniers jours, le Sénégal donne l’étrange impression de fonctionner à deux vitesses. D’un côté, des étudiants affamés bloquent les routes, privés de repas depuis la fermeture des restaurants universitaires. De l’autre, des cortèges officiels interminables sillonnent le pays, vitres fumées, sirènes hurlantes et réservoirs pleins, transportant le président de la République et le Premier ministre en tournée, chacun dans sa mission… républicaine.
Depuis l’arrivée au pouvoir de ceux qui se réclamaient de l’« anti-système », l’effort national semble avoir trouvé ses premiers volontaires. Quand il s’agit de taxer, de réduire, de rationaliser ou de « responsabiliser », l’administration agit avec une célérité remarquable. Les bourses étudiantes passent au régime sec, le Sénégalais moyen apprend à serrer la ceinture, pendant que de nouvelles taxes lui rappellent que le redressement a un prix — surtout quand on n’a pas été consulté sur la note.
Mais dès que la réforme doit monter d’un étage, le tempo change. Toucher aux caisses noires ? Réunion. Réviser les salaires et avantages des directeurs généraux ? Étude. Supprimer certaines agences budgétivores ? Commission. Réduire les cortèges officiels et les bolides administratifs ? Une idée à examiner plus tard, quand les poules auront des dents.
La trésorerie serait sous tension, nous dit-on. Une tension manifestement très sélective, puisqu’elle n’affecte ni les gyrophares, ni les convois, ni les kilomètres avalés à grand renfort de carburant public. Le pays souffre, certes, mais pas au point de voyager léger.
Et pendant ce temps, les billets pour la Mecque continuent de se distribuer avec une étonnante générosité.
Personne ne demande aux dirigeants de venir travailler à vélo ou de partager le thiéboudienne avec les étudiants en colère. Ce que réclament les Sénégalais, c’est l’exemplarité : réduire le train de vie de l’État, abandonner quelques privilèges, montrer que le sacrifice n’est pas un sport réservé aux mêmes catégories sociales.
Car la dette, elle, arrive sans escorte. Lourde, silencieuse, contractée sans demander l’avis du peuple qui paie aujourd’hui l’addition. Se couper du Sénégalais d’en bas, c’est glisser doucement — mais sûrement — vers la sortie.
On ne redresse pas un pays à coups de sirènes.
On le redresse en marchant au même rythme que ceux qui ont faim.

