À Chérif Salif Sy : la monnaie n’est pas le commencement, elle est l’aboutissement

À Chérif Salif Sy : la monnaie n’est pas le commencement, elle est l’aboutissement

Cher Chérif,

Je ne suis pas économiste. Je ne prétends donc pas détenir une vérité scientifique sur les questions monétaires. Mais depuis des années, une conviction simple m’habite : dans les pays de la zone CFA, le véritable débat n’est pas d’abord celui de la monnaie.

L’importance d’une bonne monnaie ne se discute pas. Toute nation aspire légitimement à disposer d’un instrument monétaire qui accompagne ses ambitions. Mais à quoi sert une monnaie nationale lorsque la production est faible, que l’économie est désarticulée, que les structures de transformation sont inexistantes et que la gestion publique manque de rigueur et de vision ?

Je partage votre idée selon laquelle nous faisons souvent de la monnaie la cause principale de nos difficultés, alors qu’elle n’en est souvent qu’une conséquence. Si nos pays n’ont pas connu le développement auquel ils aspirent, est-ce réellement à cause du franc CFA ? Nos voisins qui disposent de leur propre monnaie sont-ils systématiquement plus développés que ceux qui sont restés dans la zone CFA ? Les faits invitent à davantage de prudence et de nuance.

Nous devons nous méfier des slogans et des faux discours de souveraineté. La souveraineté ne se proclame pas ; elle se construit. Elle commence dans les esprits, loin du populisme et des effets de tribune. Elle se bâtit par la capacité à gérer, à planifier, à produire, à transformer nos ressources et à créer de la valeur ajoutée.

L’urgence africaine est ailleurs : disposer d’économies solides, de structures de production performantes, d’industries capables de transformer nos immenses richesses agricoles, halieutiques et minières. Elle est dans la construction d’un enseignement moderne adapté aux défis technologiques et scientifiques du monde actuel. Elle est dans la mise en place de politiques publiques cohérentes qui favorisent l’investissement productif plutôt que les dépenses de clientélisme politique.

Nous avons souvent l’habitude de prendre les problèmes par le mauvais bout. Nous consacrons une énergie considérable à discuter de l’instrument avant d’avoir construit les fondations qui lui donneront son efficacité. La monnaie vient après la production, après la discipline budgétaire, après la capacité à respecter des règles communes et des critères de convergence.

Si notre union monétaire actuelle n’a pas pleinement produit les résultats attendus, ce n’est pas uniquement à cause de sa nature. C’est aussi parce que nos États peinent à respecter les règles qu’ils se sont eux-mêmes fixées. Les déficits se creusent, la planification demeure hésitante, les politiques économiques changent au gré des circonstances, l’industrialisation reste insuffisante et nous continuons d’exporter nos matières premières pour importer ensuite les produits transformés dont nous avons besoin pour vivre.

Le véritable défi est donc économique avant d’être monétaire. Utilisons correctement ce qui existe aujourd’hui pour bâtir ce qui sera nécessaire demain.

N’oublions jamais que certains pays possèdent leur propre monnaie tout en demeurant pauvres ou dépendants. D’autres subissent l’influence du dollar non parce qu’ils utilisent cette monnaie, mais parce que les États-Unis dominent par leur puissance économique, industrielle, technologique et financière. Ce ne sont pas les monnaies qui créent les économies fortes ; ce sont les économies fortes qui donnent leur puissance aux monnaies.

Je veux enfin saluer votre courage intellectuel. Vous refusez les conformismes, vous osez bousculer certaines certitudes et poser les questions qui dérangent. C’est précisément pour cette raison que je me permets de réagir à vos productions. Mon intervention est celle d’un profane qui cherche à comprendre, à apprendre et à contribuer au débat public.

Je le fais avec humilité, en espérant être corrigé lorsque je me trompe et éclairé lorsque mes connaissances atteignent leurs limites. Car le progrès de nos pays passera aussi par notre capacité collective à débattre sereinement, loin des passions, des slogans et des certitudes faciles.

Thierno Lô
Président de l’Alliance pour la Paix et le Développement (APD)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *